L’impact de la société sur le psychisme : comprendre ce que le monde fait à nos vies intérieures
Nous avons tendance à croire que nos difficultés psychiques sont personnelles. Beaucoup pensent qu’elles naissent d’un manque, d’un défaut, ou d’une incapacité à « faire face ». Pourtant, si l’on prend le temps d’observer, un constat s’impose : nos vies psychiques sont profondément imbriquées dans la société qui nous entoure. Notre manière de penser, d’espérer, de douter ou de nous juger est façonnée par des normes, des discours et des environnements que nous n’avons pas choisis.
Pierre Bordaberry l’exprime clairement dans C’est pas toi le problème :
« Nous portons dans notre psychisme les contradictions du monde social, parfois sans en avoir conscience. »
(Pierre Bordaberry, 2023)
Cette phrase ouvre une perspective essentielle : beaucoup de souffrances ne viennent pas « d’un manque intérieur », mais d’une tension entre nous et l’environnement qui nous modèle. Autrement dit, l’intime n’est jamais séparé du collectif. Et c’est précisément cette articulation qu’il devient urgent de comprendre.
Un climat social qui sature le psychisme
D’abord, il faut reconnaître que nous vivons dans un monde très exigeant. La pression de réussir, de performer, d’aller vite et de s’adapter en continu crée un stress de fond. Ce stress n’est pas un simple bruit de fond : il structure nos pensées et nos sensations. Il colore notre rapport au temps, aux autres et à nous-mêmes.
Le podcast Psytoyen le rappelle avec force :
« Nos souffrances ne sont pas individuelles. Elles sont des réponses psychiques à un monde qui exige trop. »
(Psytoyen, S1, Épisode 2, 2024)
Ainsi, dès que l’on se sent débordé, un réflexe courant apparaît : se blâmer. Pourtant, ce réflexe est lui-même un produit social. Il vient de l’idée que « l’individu est responsable de tout ». Cette idée, très présente aujourd’hui, empêche de voir le rôle des structures sociales. Elle enferme chacun dans une logique de culpabilité.
On peut alors commencer à comprendre pourquoi l’angoisse, l’épuisement ou le sentiment d’échec deviennent si fréquents. Ils ne sont pas des anomalies. Ils sont les réponses psychiques d’êtres humains plongés dans un monde saturé.
Le poids des normes et l’intériorisation du regard social
Ensuite, notre psychisme se construit dans un réseau d’attentes : celles de notre famille, de notre culture, mais aussi celles, plus larges, du marché, de l’école, ou des médias. Ces attentes ne sont pas seulement extérieures. À force d’y être exposé, on finit par les intégrer. Elles deviennent des voix internes qui commentent, évaluent, jugent.
« L’insuffisance n’est pas un état intérieur, c’est un affect social. Il naît de nos rapports aux normes plus que de nos capacités. »
(Pierre Bordaberry, 2023)
Lorsque nous nous sentons « en retard », « pas assez productifs », « pas assez bons », nous ne sommes pas dans un jugement neutre. Nous sommes dans l’écho intime d’un modèle social qui exige beaucoup, trop souvent au détriment de la santé psychique.
Ce regard social devient une seconde peau. Il influence la manière dont nous percevons notre corps, notre carrière, notre réussite, nos relations, notre parentalité. Il dicte des idéaux presque impossibles à atteindre. Cela crée un écart constant entre ce que nous sommes et ce que nous devrions être. Cet écart produit de l’anxiété, de la honte ou de la culpabilité.
« La honte apparaît quand le sujet croit qu’il doit se conformer, et qu’il pense échouer. »
(Psytoyen, S1, Épisode 4, 2024)
En réalité, ce n’est pas l’individu qui échoue. C’est la norme qui est irréaliste.
L’épuisement comme défense sociale
Il faut également rappeler que l’épuisement psychique ne se réduit pas à un manque de repos. Il est souvent une stratégie d’adaptation à un contexte excessif. Quand on doit absorber trop d’informations, s’ajuster en continu, gérer des contradictions permanentes, le psychisme se fatigue.
De plus, la société valorise l’hyper-activité et la disponibilité constante. Elle valorise l’efficacité, la proactivité, la productivité. Elle valorise aussi le fait de ne pas se plaindre. Dans ce contexte, écouter son corps ou ralentir devient presque un acte de résistance.
Ainsi, l’épuisement est souvent la dernière étape avant la rupture symbolique : le moment où le corps dit « stop » à la place du sujet.
L’intime comme espace politique
À ce stade, on peut se demander : pourquoi la psychologie devrait-elle parler de politique ?
Parce que le psychisme est traversé par la politique, même quand nous n’en avons pas conscience. Le politique n’est pas seulement ce qui se joue dans les institutions. C’est aussi ce qui organise la vie quotidienne : les rythmes de travail, les inégalités, les discriminations, l’accès aux soins, la qualité du lien social.
Le psychisme réagit à ces conditions.
Si une personne vit dans la précarité, son anxiété n’est pas un simple trouble. Elle est une réponse à l’insécurité matérielle.
Si une personne est discriminée, sa souffrance n’est pas seulement psychique. Elle est liée à un système de domination.
Si un corps est jugé en permanence, ses difficultés d’estime ne sont pas « individuelles ». Elles viennent d’un espace social qui hiérarchise les corps.
La psychologie qui ignore la politique reste aveugle à une grande partie de ce qui fait souffrir.
« La souffrance psychique n’est pas seulement intime : elle raconte aussi l’état d’une société. »
(attribuée dans plusieurs analyses contemporaines ; formulation reprise dans Psytoyen, introductions de la série, 2024)
Le politique s’invite dans la psyché, parce que nos vies intérieures sont continuellement façonnées par les cadres collectifs.
Se réapproprier son espace psychique
Heureusement, comprendre ces influences ouvre aussi des pistes de transformation. Ce n’est pas parce que la société agit sur nous que nous sommes condamnés à la subir. Il devient possible de créer de petites ruptures :
en ralentissant,
en remettant en question certaines injonctions,
en redonnant de la valeur au repos,
en réinvestissant la solidarité,
en parlant de ce qui fait souffrir,
en valorisant les marges et les singularités.
La psychothérapie joue souvent un rôle essentiel dans cette démarche. Elle permet de démêler ce qui appartient au sujet de ce qui appartient aux normes. Elle aide à repérer les discours intériorisés, les attentes héritées, les idéaux impossibles. Elle offre un espace où il devient possible de respirer, de penser autrement, et parfois de désobéir doucement.
« Se libérer, ce n’est pas devenir un autre. C’est se déprendre de ce que la société a mis en nous sans nous demander notre avis. »
(Pierre Bordaberry, 2023)
Se déprendre n’est pas rompre. C’est se détacher.
C’est créer un espace intérieur où le sujet peut redevenir auteur de sa vie psychique.
Conclusion : Réhabiliter la dimension sociale de la souffrance
Comprendre l’impact de la société sur le psychisme n’enlève rien à la profondeur de l’intime. Au contraire, cela permet de lui rendre sa dignité. Cela permet de sortir de la culpabilité, et d’ouvrir la voie à des transformations personnelles et collectives.
Lorsque l’on reconnaît que l’individu ne souffre pas seul, mais dans un contexte, alors l’espoir renaît.
On cesse de penser « je suis le problème ».
On comprend enfin que beaucoup de souffrances sont des réactions normales à un monde devenu trop exigeant.
Et si l’on regarde bien, cette compréhension crée déjà un espace.
Un espace plus libre, plus respirable.
Un espace où l’on peut redevenir sujet — et non simplement le produit d’un système.
Pour compléter cet article , voici le lien vers le premier épisode de la série de podcast « Psytoyen » :
et le conseil lecture cité dans l’article :
« Ce n’est pas toi le problème » de Pierre Bordaberry
