L’enfance maltraitée : écouter, comprendre et protéger les besoins fondamentaux de l’enfant
La maltraitance envers les enfants reste un enjeu mondial majeur. Elle demeure trop souvent invisible ou banalisée. Pour en saisir les implications profondes, il est essentiel de comprendre ce que recouvre réellement la maltraitance, comment certaines approches théoriques comme la « pédagogie noire » ont contribué à normaliser des pratiques violentes, et pourquoi des autrices contemporaines comme Laelia Benoît proposent des outils pour penser les mécanismes sociaux qui rendent ces violences possibles. Au cœur de cette réflexion, une conviction fondamentale apparaît : un enfant a des besoins spécifiques, notamment en matière d’attachement, de sécurité et de reconnaissance. Les adultes comme la société ont donc la responsabilité éthique de les respecter.
Comprendre la maltraitance : la définition de l’OMS et ses formes
L’Organisation mondiale de la santé définit la maltraitance envers les enfants comme « toutes les formes de mauvais traitements physiques et/ou affectifs, d’abus sexuels, de négligence ou de traitement négligent, ou d’exploitation, entraînant un préjudice réel ou potentiel pour la santé de l’enfant, sa survie, son développement ou sa dignité ».
Cette définition montre que la maltraitance ne se réduit pas à un acte violent ponctuel. Elle peut aussi prendre des formes multiples, parfois discrètes, parfois banalisées.
On distingue généralement plusieurs catégories :
La maltraitance physique, souvent la plus visible. Elle inclut coups, brûlures, secouements et violences disciplinaires.
La maltraitance émotionnelle, plus diffuse. Elle englobe humiliations, menaces, dévalorisation répétée, pression psychologique ou exposition à la violence conjugale.
Les abus sexuels, avec ou sans contact physique.
La négligence, qui apparaît lorsque les besoins fondamentaux de l’enfant ne sont pas satisfaits : alimentation, sécurité, affection, soins, scolarité, etc.
L’exploitation, économique ou autre, lorsque l’enfant sert les intérêts d’un adulte.
Ces formes peuvent coexister et se renforcer. Surtout, elles affectent directement le développement affectif, cognitif et relationnel.
Un point essentiel, souvent mal compris, est que la négligence émotionnelle peut produire des effets aussi graves que les violences physiques. Un enfant non consolé, non soutenu ou non écouté conclut souvent qu’il ne mérite pas l’attention ou l’amour.
Comme le rappelle Alice Miller : « Ce que l’on nie chez l’enfant se transforme en douleur chez l’adulte. »
La pédagogie noire : un héritage culturel de violences éducatives
La psychiatre et psychanalyste Alice Miller a popularisé l’expression « pédagogie noire ». Elle désigne un ensemble de pratiques éducatives centrées sur l’obéissance, l’humiliation et la discipline imposée.
Selon elle, cette pédagogie repose sur une idée largement ancrée : un enfant doit être corrigé, formé ou dompté pour devenir moral et discipliné. La souffrance devient alors un outil éducatif « normal ».
Cette tradition encourage :
l’usage de la peur,
la négation des émotions de l’enfant,
la valorisation du contrôle et du silence,
la minimisation de la souffrance (« Ce n’est pas si grave », « On m’a fait pareil »).
Dans ce cadre, l’enfant n’est pas reconnu comme une personne à part entière. Il devient un être à modeler.
Pour survivre psychiquement à ce type d’environnement, il doit souvent se couper de ses ressentis. Il s’adapte pour préserver le lien vital avec ses figures d’attachement.
Alice Miller écrit :
« Un enfant traité avec empathie n’a aucune raison de devenir un adulte destructeur. »
Cette phrase souligne la nécessité d’un changement profond dans notre manière d’envisager l’enfance.
L’infantisme : comprendre la discrimination envers les mineurs
Dans Infantisme, l’anthropologue et pédopsychiatre Laelia Benoît propose un concept encore trop peu présent dans le débat public : l’infantisme. Elle le définit comme une forme de discrimination sociale, juridique et culturelle dirigée contre les mineurs.
Selon cette approche, les enfants sont souvent perçus comme inférieurs. Leurs besoins, leurs émotions ou leurs droits passent après ceux des adultes. Il ne s’agit pas de nier leur dépendance, mais de comprendre que la société les place fréquemment dans une position sans pouvoir.
Ce concept rejoint des réflexions internationales telles que le « childism » de Steven Mintz ou John Wall. Tous analysent les formes d’oppression structurelle qui visent les enfants.
L’infantisme se manifeste par :
la remise en doute systématique de la parole de l’enfant,
la normalisation des violences éducatives,
l’idée que les adultes savent toujours mieux,
l’absence de représentation des enfants dans les décisions qui les concernent,
une asymétrie totale du pouvoir dans la famille, l’école ou la médecine.
Cette grille de lecture montre que certaines violences deviennent « acceptables » parce que le système social les rend possibles. Ce ne sont donc pas seulement les individus qui maltraitent. C’est aussi tout un cadre collectif qui tolère, justifie ou banalise les violences envers les mineurs.
Laelia Benoît écrit :
« La société considère trop souvent les enfants comme des êtres à façonner, non comme des sujets porteurs de besoins, d’émotions et de droits. »
Écouter les besoins de l’enfant : un principe relationnel et thérapeutique
Un enfant est avant tout un être de besoins. Il n’a pas vocation à être corrigé ou formé en permanence. Les théories de l’attachement ont d’ailleurs montré combien la sécurité affective et la disponibilité émotionnelle influencent le développement.
Écouter un enfant, c’est :
reconnaître la légitimité de ses émotions,
répondre avec constance à ses signaux,
comprendre que les comportements difficiles expriment une souffrance,
offrir des limites sécurisantes mais jamais humiliantes,
respecter son rythme et sa parole.
Une société qui écoute les enfants construit aussi sa santé psychique future.
Conclusion : pourquoi intégrer cette dimension sociale en psychothérapie ?
Comprendre ensemble la maltraitance, la pédagogie noire et l’infantisme permet de voir qu’il ne s’agit pas seulement de gestes individuels. C’est tout un système social qui façonne notre rapport à l’enfance.
La psychothérapie, lorsqu’elle intègre cette dimension, devient un espace où l’adulte peut revisiter son histoire : ses manques, ses blessures, ses adaptations et ses besoins non entendus. Elle permet aussi d’interroger les modèles éducatifs reçus et les normes intériorisées.
Penser la souffrance psychique en lien avec les environnements précoces offre la possibilité :
de ne pas réduire la personne à ses symptômes,
de reconnaître l’impact des violences invisibles,
de reconstruire l’estime de soi,
d’apprendre à créer un attachement plus sécurisé,
de redevenir sujet après avoir été placé en position d’objet.
Protéger l’enfant, en soi et dans la société, reste donc une condition essentielle pour permettre aux adultes de demain de se construire dans la sécurité et la dignité.
« Écouter les enfants, c’est construire une société qui ne les trahit pas. »
— Laelia Benoît, Infantisme
« L’enfant n’a pas besoin d’être éduqué pour devenir humain ; il a besoin d’être compris. »
— Alice Miller, Le drame de l’enfant doué
« Les violences infligées aux enfants, sous couvert d’éducation, sont les racines cachées de la violence de la société tout entière. »
— Alice Miller, C’est pour ton bien
Pour compléter cet article , voici le lien vers une vidéo :
et plusieurs conseils lectures cités dans l’article :
« Infantisme » de Laelia Benoit
« C’est pour ton bien » d’Alice Miller
